Programme économique de Jordan Bardella : promesses et faisabilité
Programme économique de Jordan Bardella : promesses et faisabilité
Jordan Bardella promet une France plus prospère pour les classes populaires et moyennes. Baisse de la TVA sur l'énergie, revalorisation du SMIC, priorité nationale dans les marchés publics : son programme économique s'adresse directement aux Français qui se sentent déclassés. Mais les économistes s'interrogent sur le financement. Décryptage d'un programme ambitieux et de ses zones d'ombre.
Les mesures phares du programme Bardella
Le programme économique de Jordan Bardella s'articule autour de trois axes principaux : le pouvoir d'achat, la compétitivité des entreprises françaises et la réduction de ce qu'il appelle le coût de l'immigration.
Sur le pouvoir d'achat, la mesure la plus emblématique est la baisse de la TVA sur les produits énergétiques de 20 % à 5,5 %. Cette proposition concerne l'électricité, le gaz et les carburants. Le candidat RN promet également une indexation renforcée du SMIC sur l'inflation, avec un mécanisme de rattrapage automatique trimestriel. Il envisage aussi la suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, une mesure destinée à séduire l'électorat jeune.
Sur la compétitivité, la nouvelle génération du RN propose une baisse des charges patronales pour les PME et TPE employant moins de 50 salariés. Le programme prévoit une préférence nationale dans les marchés publics, c'est-à-dire un avantage accordé aux entreprises françaises dans les appels d'offres de l'Etat et des collectivités. Bardella promet également une renégociation des accords commerciaux européens pour protéger les filières agricoles et industrielles françaises.
Le troisième axe porte sur les économies attendues d'une politique migratoire restrictive. Le programme chiffre entre 15 et 20 milliards d'euros par an les dépenses publiques liées à l'immigration, incluant l'aide médicale d'Etat, l'hébergement d'urgence, les allocations sociales et les coûts de sécurité. Le candidat RN affirme que la réduction de ces flux générerait des économies substantielles.
Le coût du programme : les estimations divergent
Le chiffrage du programme économique de Bardella fait l'objet de vifs débats. Les instituts indépendants qui ont analysé les mesures annoncées arrivent à des estimations élevées.
La seule baisse de la TVA sur l'énergie représenterait un manque à gagner de 15 à 18 milliards d'euros par an pour l'Etat. La suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans coûterait entre 5 et 7 milliards d'euros. La baisse des charges patronales pour les PME est estimée entre 8 et 12 milliards selon le périmètre retenu. Au total, les mesures nouvelles représenteraient entre 50 et 80 milliards d'euros par an de dépenses supplémentaires ou de recettes en moins.
Le comparatif des programmes économiques des candidats montre que ces montants placent le programme Bardella parmi les plus coûteux, au même niveau que celui de Jean-Luc Mélenchon. La différence réside dans les sources de financement envisagées : là où Mélenchon propose une hausse massive de la fiscalité sur le capital, Bardella mise sur les économies liées à l'immigration et la renégociation des contributions européennes.
Le financement : les points de fragilité
Trois sources de financement principales sont avancées par l'équipe de Bardella. Chacune soulève des questions.
Les économies liées à la réduction de l'immigration sont le premier levier invoqué. Le chiffre de 15 à 20 milliards avancé par le RN est contesté par la plupart des économistes. Les études académiques sur le coût budgétaire net de l'immigration en France aboutissent à des montants nettement inférieurs, de l'ordre de 3 à 5 milliards d'euros par an, et certaines concluent même à un solde positif lorsque les cotisations sociales des travailleurs immigrés sont prises en compte. L'écart entre les estimations du RN et celles des chercheurs est considérable.
La renégociation de la contribution française au budget européen est le deuxième levier. La France verse environ 26 milliards d'euros par an au budget de l'UE et en reçoit environ 15 milliards sous forme de subventions (PAC, fonds structurels, recherche). Le solde net est d'environ 11 milliards. Bardella propose de réduire cette contribution, mais toute renégociation nécessite l'unanimité des 27 Etats membres, ce qui rend cette piste incertaine.
La lutte contre la fraude sociale et fiscale est le troisième levier. Le RN estime les gains potentiels entre 10 et 15 milliards d'euros par an. Si la fraude fiscale représente effectivement des montants importants (entre 80 et 100 milliards selon la Cour des comptes), les recettes supplémentaires récupérables en pratique sont bien moindres. Les gouvernements successifs ont investi dans la lutte contre la fraude sans jamais approcher les montants annoncés.
Les critiques des économistes
Plusieurs points du programme Bardella font l'objet de critiques convergentes de la part des économistes, au-delà des clivages politiques.
La préférence nationale dans les marchés publics contreviendrait aux traités européens et aux accords de l'OMC. Sa mise en oeuvre exposerait la France à des contentieux juridiques et à des mesures de rétorsion commerciale de la part des partenaires européens. L'enquête du parquet européen concernant le RN illustre les tensions existantes entre le parti et les institutions communautaires.
La baisse de la TVA sur l'énergie profiterait davantage aux ménages aisés, qui consomment plus d'énergie en valeur absolue, qu'aux ménages modestes. Un chèque énergie ciblé serait plus efficace socialement pour un coût budgétaire moindre. Cet argument est partagé par des économistes de gauche comme de droite.
La suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans pose un problème d'équité fiscale. Deux salariés effectuant le même travail pour le même salaire paieraient des impôts différents en fonction de leur âge. Les recettes de l'impôt sur le revenu, qui représentent environ 90 milliards d'euros, seraient amputées d'une fraction significative sans contrepartie économique démontrée.
Ce qui a changé depuis le programme Le Pen 2022
Le programme économique de Bardella marque une évolution par rapport à celui porté par Marine Le Pen en 2022. Plusieurs mesures ont été abandonnées ou reformulées. La nationalisation des autoroutes, jugée trop coûteuse, a été remplacée par une renégociation des concessions. La retraite à 60 ans, qui constituait un marqueur social fort du programme Le Pen, a été repoussée à 62 ans avec un dispositif de départ anticipé pour les carrières longues.
L'évolution du RN depuis sa refondation se lit dans ces arbitrages programmatiques. Le parti cherche à concilier son positionnement social, qui séduit les catégories populaires, avec une crédibilité budgétaire qui reste son point faible dans les enquêtes d'opinion.
Les sondages en temps réel montrent que la confiance des Français dans la capacité de Bardella à gérer l'économie reste inférieure à celle accordée à Edouard Philippe ou à Raphaël Glucksmann, malgré son avance dans les intentions de vote.
Ce qu'il faut retenir
Le programme économique de Jordan Bardella repose sur des promesses de baisse de la fiscalité et de hausse du pouvoir d'achat dont le coût cumulé dépasse 50 milliards d'euros par an. Les sources de financement avancées, principalement les économies sur l'immigration et la renégociation des contributions européennes, sont jugées incertaines ou surestimées par les économistes indépendants. La question de la faisabilité budgétaire reste le principal point de vulnérabilité du projet économique du candidat RN à dix-huit mois de la présidentielle.
Sources :
- Programme économique du Rassemblement national, document de cadrage budgétaire, 2026
- Institut Montaigne, chiffrage des propositions des candidats à la présidentielle, méthodologie 2027
- Cour des comptes, rapport sur la fraude aux finances publiques, 2024
- Direction générale du Trésor, note sur le coût budgétaire net de l'immigration, 2023
- Commission européenne, cadre financier pluriannuel et contributions nationales, 2024
Sources & références
- Programme RN, Institut Montaigne, Cour des comptes, DG Trésor, Commission européenne (lien à vérifier)